ÉPISODE 11
COMMANDOS D’AFRIQUE, L’ÉPOPÉE
Contexte
Le débarquement de la « ROMEO » Force du lieutenant-colonel Bouvet a parfaitement réussi.
La même nuit du 15 août, à 1h30 et à 8 milles de la plage du Canadel, les 2 050 Forceman de la 1 st Spécial Service Force du colonel Walker qui constituent la « SITKA » Force, débarquent sur l’île du Levant et celle de PortCros dont la garnison du fort de l’Eminence ne se rendra que le 17 août vers 15h00.
A présent, Bouvet et ses hommes, dont l’unité est toujours rattachée à la 3e DI US du général O’Daniel, reçoivent la mission d’exploiter leur succès en direction du Lavandou ; des éléments US du 7e régiment et des tanks Sherman du 756th Tank Battalion vont également suivre.
Le 16 août commence donc la « manœuvre en feston » planifiée par Bouvet.
La progression du GCA pour éviter les feux allemands se fera donc par la crête des Maures qui surplombe le littoral.
La batterie de la Fossette est attaquée le 16, en fin d’après-midi par le 2e commando, à la tête duquel, le capitaine Thorel et son ordonnance le marocain Mohamed Ben Bark sont mortellement blessés.
Thorel reçoit les premiers soins d’urgence avant d’être transporté vers le Canadel.
L’antenne médicale qui devait être installée sous le tunnel du Rayol, a été établie à la villa Mestre à l’entrée de la petite localité.
Thorel décèdera dans la nuit malgré tous les soins qui lui ont été prodigués par le médecin-lieutenant Daverne et son équipe médicale.
Le capitaine Thorel et son ordonnance seront inhumés avec les honneurs militaires à la Fossette le 17 août.
Les deux sépultures, ainsi qu’un monument mémorial sont toujours à la même place depuis.
Capitaine Albert THOREL (1911 – 1944) commandant le 2e commando de la « ROMEO » Force lors du débarquement de Provence.
Le lieutenant-colonel Bouvet et la population du Lavandou, rendent hommage au capitaine Thorel et à son ordonnance, le volontaire Mohamed Ben Bark (1920 – 1944) lors de leur inhumation à la Fossette le 17 août 1944.
Le lendemain, le Lavandou et Bormes-les-Mimosas sont libérés.
Le capitaine François de Leusse avec le 3e commando nettoient le cap Bénat et s’emparent du fort de Brégançon.
Témoignage du capitaine de Leusse :
Nous sommes le 17 août 1944, il est environ 14h. Le fort nous défiait.
Je m’avance jusqu’à la jetée, sans arme. J’aperçois de temps à autre des casques allemands.
Je mets mes mains en porte-voix et, hurlant en allemand, je réclame un parlementaire. J’attends quelques minutes en me promenant sur la plage.
La porte du fort s’ouvre et un soldat descend vers la jetée.
Je prends la parole :
« La pointe du Cap Bénat est à nous. Vos troupes reculent partout. Vous ne pouvez plus vous échapper et toute résistance est inutile. Vous auriez intérêt à capituler.
— Qui êtes- vous ?
— Un capitaine français, je fais partie des commandos d’Afrique. Mes hommes sont déployés en tirailleurs dans la forêt. Ils n’attendent que mes ordres. Capitulez sans condition. Si vous refusez, nous prendrons le fort d’assaut, nous ne ferons pas de quartier.
— Nos chefs refuseront de se rendre à des Français.
— Dans ce cas, tant pis. Dans une demi-heure, nous passerons à l’attaque »
L’Allemand repart. La situation ne prend pas une mauvaise tournure. Les pourparlers sont engagés, il faut les poursuivre…
La porte s’ouvre une seconde fois. Le même parlementaire se présente. Que se passe-t-il ? Je le laisse s’approcher, il explique :
— « Capitaine, les gradés refusent de se rendre, ils ont reçu des ordres stricts : tenir jusqu’à la dernière cartouche.
— C’est bon, nous allons attaquer…
— Non capitaine, accordez-nous un délai supplémentaire. Les hommes veulent déposer les armes et capituler.
— Combien êtes-vous ?
— En tout 80.
— Eh bien ! Forcez la main à vos officiers. Ma proposition reste inchangée. Dans dix minutes nous donnons l’assaut et nous fusillerons les survivants. Les commandos ne font pas de prisonniers. »
L’Allemand fait demi-tour et part au pas de course. Une réputation de barbarie nous a précédés, tout comme une auréole d’invincibilité.
Les portes s’ouvrent une troisième fois. En rang par trois, commandant en tête, les soldats descendent comme pour une parade, ils ont l’arme à la bretelle et marchent en silence.
A ma hauteur, le commandant donne un ordre. Les soldats déposent les fusils en faisceau et reforment les rangs. Je fais signe à mon ordonnance. Elle arrive mitraillette au poing. J’observe le commandant. Il est digne mais blême.
Mais où sont donc les sous-officiers ? J’appelle le parlementaire :
— « Où sont les six sous-officiers dont vous m’avez parlé ?
— Ils sont morts, capitaine.
— Vous mentez !
— Non, mon capitaine. Le commandant s’est rangé à l’avis de ses hommes. Les sous-officiers ont refusé de se rendre, nous les avons abattus. »
François de Leusse monte jusqu’au sommet du fort, précédé du soldat allemand. Sur la terrasse, il désigne le faux cloître.
— « C’est ici capitaine. »
L’Allemand a dit vrai. Six cadavres sont allongés côte à côte. Ils ont la gorge tranchée.
Voilà comment un coup de bluff nous ouvrit le fort de Brégançon, trois jours après le débarquement en Provence.
Pour nous, les commandos d’Afrique, ce n’était qu’un épisode de plus à mettre à l’actif de la libération de la France.
Capitaine François de Leusse (1907- 1975), officier de la légion étrangère, il rejoint les commandos d’Afrique en Algérie sous le nom de capitaine de Montgraham.
Débarqué avec le gros du groupe sur la plage du Canadel dans la nuit du 14 au 15 août, il commandera les éléments du groupe qui enlèveront par la ruse le fort de Brégançon dans l’après-midi du 17 août.
Plus tard, lors de la libération de Belfort le 22 novembre 1944, il commandera les éléments du 3e Commando lors des terribles combats du Bois d’Arsot ; combats qui permirent de briser la dernière attaque allemande sur Belfort.
Le 17, Des combats mettent aux prises soldats américains et allemands à St-Honoré, à l’est de la Londe-les-Maures.
A la tombée de la nuit, les derniers soldats allemands évacuent le village et ses abords.
Quelques éléments avancés des commandos prennent contact avec des habitants et le 18 au matin, les soldats américains et les commandos entrent dans la Londe-les-Maures.
Le même jour, une nouvelle mission va être confiée au capitaine Ducournau, car les chars américains sont bloqués à la sortie Ouest de la Londe-lesMaures par des tirs d’artillerie venant de la colline du Galoupet située à un kilomètre plus à l’Ouest.
Vue depuis le chemin du Galoupet, la batterie de Mauvanne dont les ouvrages bétonnés sont dissimulés sous les pins et sous des filets de camouflages recouverts de branchages.
C’est tout près de ce chemin que la section de mortiers du CA va se positionner avant l’attaque.
La mission de reconnaissance du capitaine Ducournau va se transformer en assaut de la batterie de Mauvanne.
Servie par des marins d’artillerie côtière de la Kriegsmarine, elle est constituée de quatre gros ouvrages en béton armé et d’un blockhaus de commandement, d’observation et de direction de tir.
L’un des quatre blockhaus M 272 de la batterie de Mauvanne
Les pièces de 15cm TbtsK C/36, d’une portée maximale de l’ordre de 20 kilomètres sont servies par des canonniers de la Kriegsmarine.
L’obus d’un poids de 45,3 kg est propulsé avec une vitesse initiale de 835 m/s.
Vers 15h00, avec une soixantaine d’hommes des sections Jeannerot et Maury, la position allemande est attaquée.
La section de mortiers du sous-lieutenant Ducay soutien par ses tirs d’obus fumigènes et explosifs l’assaut de ses camarades du 1er commando.
Le combat est acharné et les ouvrages tombent un à un dans un combat qui se termine parfois au corps à corps.
Le Leitstand M 262 est implanté à l’extrême Est de la colline.
Camouflé par des bariolures à la peinture brun-rouge, des filets et de branchages, c’est un ouvrage en béton armé construit sur deux niveaux.
Au niveau inférieur, s’ouvre sur 180° une fente pour observation binoculaire, tandis qu’au niveau supérieur est installé l’appareillage de télémétrie réglant le tir des pièces de 15 cm.
L’accès à l’ouvrage s’effectue par l’arrière grâce à un escalier en béton.
Section de mortiers de 81 mm du commando d’accompagnement, commandée par le sous-lieutenant Ducay, debout au centre devant ses hommes.
Le commando Pierre Velsch est debout, à l’extrême gauche de la photo, à l’emplacement marqué d’une croix.
Derrière le sous-lieutenant Ducay se tient le sergent-chef Maurice Révérend.
En fin d’après-midi, vers 18h00, les commandos sortent victorieux de l’engagement au prix de cinq tués et d’une trentaine de blessés.
Les allemands perdent une cinquantaine d’hommes blessés ou tués et concèdent une centaine de prisonniers qui seront ramenés à la coopérative viticole de la Londe-les-Maures pour être pris en charge par les américains.
Commandos tués lors de la prise de la batterie de Mauvanne le 18 août 1944 :
• Sergent Pierre Moiselet
• Caporal Jacques Boisdron
• Caporal Kennoudi Ahmed
• Soldat de 1re classe Nonce Ruisi
• Volontaire Pierre Degrelle
L’opération du COUDON
Le lendemain, en début d’après-midi le lieutenant-colonel Bouvet reçoit une nouvelle mission : s’emparer du fort du Coudon.
Ce fort, occupé par des marins d’une unité des transmissions, tient à l’Est de Toulon une position clé, car il domine de ses 700 mètres la plaine entre Hyères, la Crau, Sollies-Pont et la Valette, ainsi qu’une grande partie de la rade de Toulon et la presqu’île de St-Mandrier.
Le fort du Coudon, construit au sommet de l’éperon rocheux, il assure une mission de surveillance sur tout l’Est toulonnais et sert d’observatoire pour toute l’artillerie allemande de défense du port militaire et de la ville.
L’attaque du fort est programmée pour le 21 août.
Le 19, dans l’après-midi, le GCA est transporté en camions GMC de la 1re DFL depuis la Londe-les-Maures jusqu’à Cuers en passant par Collobrières, seule route sûre pouvant être empruntée.
Le lendemain matin, après quelques détours routiers, le groupe s’enfonce à pied dans le massif forestier à l’Ouest de la rivière Gapeau à hauteur de Solliès-Toucas.
Après une marche harassante sous un soleil de plomb, le groupe parvient à 15h00 à six kilomètres au Nord du Coudon.
Une partie de la nuit sera mise à profit par les commandos pour récupérer, avant de reprendre la progression vers le Coudon, l’attaque étant prévue pour le lendemain.
Carte de l’opération du Coudon, dressée par le colonel Bouvet et extraite de son ouvrage : « Ouvriers de la première heure ».
L’attaque du fort du Coudon, coordonnée par le capitaine Ducournau est lancée.
Les défenseurs parviennent à repousser un premier assaut qui visait la porte principale.
Ducournau décide alors d’escalader la muraille d’enceinte Nord.
Par chance, et du fait qu’elle surplombe une falaise abrupte, les allemands n’ont pas jugé nécessaire d’en assurer la défense.
Il est un peu plus de 13 h 00 ; pieds nus, Ducournau, suivi du lieutenant Girardon du 3e commando et six de ses hommes se hissent à la force des bras au sommet de la muraille.
Les cordes d’escalade sont rapidement mises bout à bout afin d’hisser les armes et de permettre au reste des commandos de franchir le mur d’enceinte.
Dans la cour du fort, les allemands sont totalement surpris de l’intrusion inattendue des commandos.
Des échanges de tirs d’armes automatiques laissent plusieurs marins au sol, tandis que chacun tente de s’abriter comme il peut.
Les commandos nettoient méthodiquement pièce après pièce.
Bouvet établit son PC au Bau Pointu vers 14 h 00.
De nombreux prisonniers sont regroupés dans la cour tandis que les hommes poursuivent la conquête de l’ouvrage en pénétrant dans les souterrains où se sont repliés des défenseurs.
Vers 16 h 30, à l’issue de violents combats au corps à corps, les marins de la Kriegsmarine faits prisonniers sont ramenés vers la cour.
C’est le moment que choisit l’Oberleutnant commandant le fort, pour tirer une fusée rouge.
Dans les deux minutes qui suivent, un important tir d’obus fusants « shrapnel » s’abat sur le fort.
Le signal rouge intimait aux batteries allemandes de St-Mandrier d’ouvrir le feu sur le fort.
Les billes d’acier et les éclats touchent des commandos, mais aussi des allemands.
Le capitaine Ducournau, bien que blessé au mollet par un éclat d’obus, fait placer les prisonniers allemands au centre de la cour, tandis que ses commandos se mettent à l’abri dans les galeries.
Plusieurs soldats allemands sont touchés par des éclats avant que leur officier, sous la menace de Ducournau, ne tirent une fusée blanche signifiant aux batteries de cesser le tir ; il est presque 17 heures.
Un drapeau tricolore est hissé sur le fort.
Les blessés des deux camps sont soignés par le détachement médical du médecin auxiliaire Plancke.
Il y a de nombreux tués parmi la centaine de défenseurs allemands, la plupart appartenant à la 51. Funkmess-Kompagnie.
Défenseurs allemands du Coudon gisant dans la cour intérieure du fort, après l’attaque des commandos
Les commandos tués lors de la prise du fort du Coudon :
• Lieutenant Bernard Girardon*
• Sergent-chef Lucien Thévenot
• Sergent Paul Atlan
• Sergent Kaddour Ben Rahal
• Caporal-chef François Bellegarde
• Caporal-chef Jean Pangourelias
• Caporal Pierre Haurou
• Volontaire Lucien Benbaron
• Volontaire Ali Drif
• Volontaire Ben Kaddour Larbi
• Volontaire Edouard Rousset
• Volontaire Raoul Teton
* En 1946, le fort du Coudon sera rebaptisé Fort lieutenant Girardon.
Commando d’Afrique après la prise du fort du Coudon le 21 août 1944.
Le lieutenant-colonel Bouvet, reçoit les félicitations bien méritées du général de Lattre, l’exploitation du succès du Coudon qui rendait aveugle la défense allemande à l’Est de Toulon allait permettre à la 9e DIC de prendre le village de la Valette et faire sauter du même coup l’un des verrous de Toulon.
La journée du 22, les commandos demeurent sur place et peuvent récupérer un peu.
Cependant, les allemands ont concentré d’importants moyens antichars à l’Est de La Valette et ceux-ci bloquent toujours les français devant le village.
Les mortiers de Ducay vont donc entreprendre de détruire méthodiquement une batterie hippomobile allemande forte de cinq canons et d’une centaine d’hommes, qui se trouve à portée de tir, à 1 500 mètres juste en dessous du fort, à l’entrée Est de la petite localité de La Valette.
Descente sur Toulon
Le 23, le GCA quitte le fort du Coudon et entreprend de descendre vers Toulon où les combats se poursuivent.
Après avoir nettoyé le quartier de Baudouvin, le 24, ils combattent dans les quartiers Est de Toulon aux côtés des « Chocs » du capitaine Lefort.
Quatre jours de combats sont nécessaires pour qu’enfin, dans la nuit du 27 au 28 août, l’amiral allemand Ruhfus commandant la place de Toulon, signe la reddition de la garnison des 25 000 hommes qui avaient reçu l’ordre d’Hitler de défendre la ville jusqu’à la dernière cartouche.
Photographe du service cinématographique des armées, immortalisé à la libération de Toulon le 28 août 1944 devant l’un des panneaux d’agglomération, marqué par quelques projectiles lors des combats.
Pour les hommes de Bouvet, c’est une période de repos amplement méritée qui succède à la fin de la bataille de Toulon.
La plupart des commandos vont rejoindre le Lavandou.


















