ÉPISODE 10

OPERATION « DRAGOON »

Contexte

Après la prise de Rome le 4 juin 1944 et le débarquement en Normandie deux jours plus tard, le front italien devient très secondaire et la priorité pour les Alliés est à présent l’exécution de l’opération « ANVIL ».

Le front qui s’est ouvert à l’Ouest et qui va mobiliser quantité d’unités de la Wehrmacht, va donner à l’Armée rouge l’occasion de lancer sur le front de l’Est le 22 juin, une vaste offensive générale l’opération « BAGRATION », dans les pays baltes, la Pologne et la Roumanie.

Prise entre ces deux fronts, la Wehrmacht qui ne dispose que de peu de réserves, ne peut prendre aucune initiative et doit se contenter d’essayer de contenir les assauts.

La zone Sud de la France voit quelques unités d’occupation quitter leurs cantonnements et remonter vers la Normandie, dégarnissant d’autant un secteur présentant déjà de nombreuses lacunes dans son organisation défensive.

A l’été 1944, l’Allemagne nazie se voit prise en étau entre deux fronts, celui de l’Est, sur lequel la Wehrmacht qui a perdu toute initiative depuis août 1943 est contrainte de reculer sans cesse face au rouleau-compresseur soviétique et celui qui s’ouvre à l’Ouest, avec deux opérations amphibies d’une ampleur inégalée : OVERLORD et DRAGOON.

 

« Südwall » le mur de la Méditerranée

Contrairement au mur de l’Atlantique qui présente une certaine cohérence dans le volume et la disposition des ouvrages du fait qu’il a été entrepris bien avant celui du Sud de la France, le mur de la Méditerranée ne comporte pas d’ouvrages bétonnés imposants et fortement armés, mais plutôt, si on excepte les ouvrages de l’aire toulonnaise, une ligne, dépourvue de profondeur, constituée d’ouvrages et de points de défense espacés et peu armés, qui s’étend sur les 600 kilomètres entre Port-Vendres et Menton.

Les travaux de fortifications sur la côte entre Toulon et la frontière italienne débutent lors de l’occupation italienne du 11 novembre 1942 au 9 septembre 1943 et se poursuivent sous l’occupation allemande en septembre de la même année.

Blockhaus du mur de la Méditerranée en construction

Tétraèdres en béton prêts à être immergés devant les plages du Lavandou et de Bormes

Quelques chiffres :
– 500 ouvrages, dont une partie seulement sont en béton armé, sont opérationnels le 15 août 1944
– 200 autres sont en cours de construction ou non encore armés et occupés
– On estime à 650 000 tonnes, le béton armé ayant été nécessaire à la construction de ces ouvrages

Afin de rendre le repérage aérien plus difficile, certains blockhaus sont camouflés comme ici en maison d’habitation. D’autres reçoivent des bariolures de peinture, des filets de camouflages et des branchages.

Des ouvriers peu enthousiastes

Le génie de forteresse allemand, l’organisation TODT et les ouvriers requis par le gouvernement de Vichy à partir du 15 février 1944 imposant aux requis de tous les départements méditerranéens de travailler pour l’occupant, seront les artisans de l’édification du Südwall.

La réquisition de ces hommes âgés de 16 à 60 ans se fait par roulement, chaque commune doit fournir des listes de requis.

Outre le manque de matériaux et de moyens de transport pour sa construction, les ouvriers français ou étrangers requis pour le mur de la Méditerranée vont très souvent freiner l’avancement du travail par leur lenteur et parfois, en modifiant la composition du béton, le rendre moins résistant.

De nombreux renseignements seront également transmis à la Résistance par ces ouvriers requis, permettant aux Alliés de ne rien ignorer quant au nombre d’ouvrages achevés et leur capacité défensive.

Dispositif terrestre allemand à l’Est du Rhône à la veille du débarquement.

La 19e armée, commandée par le général Wiese dispose de sept divisions d’infanterie et d’une division blindée la 11e Panzer-Division, stationnée dans le secteur de Toulouse et Carcassonne. Quatre de ces divisions d’infanterie occupent la zone Est du Rhône.

Les dés sont jetés

Les jours qui précèdent le débarquement, les allemands qui ne maintiennent que quatre divisions d’infanterie entre Marseille et Menton, sont assez fébriles.

Le général Wiese qui commande la 19e armée à l’Est du Rhône et dont le PC est à Villeneuve-lès-Avignon, sait parfaitement que le débarquement qui va avoir lieu se fera à l’Est de Toulon, mais il ne sait pas précisément où.

Il est également conscient de la faiblesse de son dispositif défensif et surtout, il doute de la valeur combative des troupes de l’Ost Legion incorporées dans les unités régulières de la Wehrmacht.

Le 14 août vers 19h15 la BBC, la radio de Londres, diffuse sur ses ondes : « Gaby va se coucher dans l’herbe, Nancy a le torticolis… » répété une fois puis, quelques instants plus tard : « le chasseur est affamé » répété une fois.

Pour la Résistance, dont les opérateurs et les responsables sont à l’écoute, il n’y a plus de doute possible, le débarquement, c’est pour demain dès 7h00 !

Convois maritimes transportant les troupes en armes et tous les matériels et véhicules indispensables à la réussite de l’opération « DRAGOON »

Troupes alliées engagées dans la phase initiale de l’opération « DRAGOON » durant la nuit du 14 au 15 août et le 15 août au matin.

La « KODAK » Force du général Truscott est subordonnée à la 7th US Army du Général Alexander Mc Carrell Patch.

Ainsi, le deuxième mors de la tenaille voulue par les Alliés se referme sur l’Armée allemande d’occupation en France.

Les opérations sont confiées à la 7e Armée américaine du général Patch qui comprend deux corps d’armée, le 6e corps US « KODAK » Force du général Lucien King Truscott et la 1re Armée française du général de Lattre de Tassigny.

La première vague du débarquement du 15 août est constituée de trois divisions d’infanterie américaines qui composent le 6e corps US, appuyées par la 1st Airborne Task Force du général Frederick.

Dans tous les secteurs du débarquement, les défenses allemandes sont bousculées, exception faite dans le secteur de la « ROSIE » Force où une partie des 67 fusiliers marins commandos du groupe naval d’assaut de Corse tombe la nuit du 14 au 15 sur un terrain miné qui n’avait pas été signalé par les services de renseignement.

Leur mission de bloquer la route côtière Cannes – St-Raphaël échoue.

Pour toutes les autres unités, c’est une réussite totale.

Au soir du jour-J ce sont 94 000 hommes et 11 000 véhicules de tous types qui ont débarqué dans les secteurs ALPHA, DELTA et CAMEL entre Cavalaire et Agay.

Du côté allemand, la Kriegsmarine et la Luftwaffe n’ont quasiment joué aucun rôle, car la maîtrise des mers et des airs appartient totalement aux Alliés.

Pour la 242e division d’infanterie qui a encaissé seule le choc du débarquement, son action sera limitée à quelques contre-attaques localisées ; elle devra rapidement se replier en direction de Toulon.

Les véhicules débarquent des LCT sur Red Beach, mais le sable fin et la profondeur de l’eau rendent l’opération délicate.

Un bulldozer D7 du 36th Engineer Combat Regiment prend en remorque un camion GMC dont le moteur a avalé de l’eau malgré le dispositif de protection « Waterproofing » dont il a été paré pour cette opération.

La jeep, juste derrière, est elle aussi noyée.

Des sapeurs du 36th Engineer Combat Regiment et des marins américains portent assistance à un blessé. La plupart des tués et des blessés américains sur la plage de Cavalaire le seront par des explosions de mines et autres pièges explosifs disposés par les troupes allemandes en prévision d’une opération amphibie.

Sur RED BEACH, dans la baie de Cavalaire, les chars amphibies Sherman DD (Duplex Drive) du 756th Tank Battalion, reconnaissables à leur coque en toile repliable, débarquent des LST qui sont parvenus jusque sur le sable.

Soldats de la 242e division d’infanterie faits prisonniers aux abords directs de Red Beach à Cavalaire. Certains d’entre-eux sont des supplétifs azerbaïdjanais issus de l’Ost Bataillon 807 qui forment alors le IVe (Aserbeidschan) bataillon du Grenadier Regiment 765.

Les divisions américaines vont rapidement s’enfoncer dans les terres et évacuer les secteurs de Cavalaire, Pampelonne et du golfe de St-Tropez car à J+1, ce sont les unités de l’armée B, l’armée française du général de Lattre de Tassigny qui doivent commencer à débarquer.

J+1

Au matin du 16 août, les baies des secteurs ALPHA, DELTA et CAMEL sont remplies de navires protégés par des ballons de barrage et la chasse alliée.

La 1re DIM commence à débarquer sur les plages de Cavalaire et de la CroixValmer.

D’autres unités françaises débarquent sur la plage de Pampelonne et au fond du golfe de St-Tropez lui aussi couvert de navires.

Une extraordinaire effervescence règne au sein de toutes ces unités qui se pressent pour débarquer sur le sol de France. Beaucoup de ceux qui débarquent, venant d’Afrique ou des colonies, n’ont jamais vu la France.

Les deux corps d’armée français qui constituent la « GARBO » Force débarquent à partir de J+1 sur les plages de Cavalaire, de Pampelonne ainsi que celles du Golfe de St-Tropez.

La « Blue Line » constitue l’objectif théorique à atteindre à J+2 afin de constituer une tête de pont en forme d’arc de cercle de 25 km de profondeur, entre le Cap Nègre, le Luc-en-Provence et Théoule-sur-Mer.

La population locale qui a été privée de tout durant l’occupation, car soumise aux dures conditions de la lutte contre le marché noir et aux tickets de rationnement, accueille avec enthousiasme les libérateurs américains, français de métropole ou d’Afrique ainsi que tous ces soldats de couleur venus des quatre coins de l’empire pour les libérer du joug nazi.

Les soldats sont généreux et n’hésitent pas à partager l’allégresse des habitants et contre quelques tomates, à donner des paquetages complets, des boites de ration K US contenant conserves de viande, chocolat, pâtes de fruits et chewing-gums.

Rations K US, contenant des conserves alimentaires, des biscuits de combat faisant office de pain, des pâtes de fruit, du café en poudre, un paquet de quatre cigarettes, du sucre en morceaux, du chocolat, des chewing-gums, une clé pour ouvrir les conserves, ainsi que des pastilles désinfectantes pour l’eau (Halazone) et du papier hygiénique.

Pour le soldat en campagne, chaque boîte avait un emploi spécifique : petitdéjeuner, repas de midi et souper.

Tickets de rationnement du pain, carte pour les textiles et coupons semestriels font partie du quotidien de la population française sous l’occupation

Liesse populaire et distribution de chewing-gums. Un soldat, juché sur son véhicule DODGE, a pris dans ses bras un bébé que sa mère vient du lui confier en témoignage de reconnaissance.

A J+2, le général de Lattre de Tassigny installe son PC à Cogolin.

L’objectif prioritaire est à présent la conquête de Toulon et Marseille, seuls ports en eau profonde.

La prise de ces deux ports est capitale pour l’approvisionnement des troupes qui doivent entreprendre la remontée de la vallée du Rhône en direction de Lyon.

Le 16 août, ces tirailleurs algériens de la 3e DIA ont débarqué au fond du Golfe de St-Tropez et marchent à présent vers Toulon en suivant la Nationale 559 qui serpente entre la mer et le massif des Maures.

La bataille de Provence se poursuit au-delà du Var, dans les Alpes, les Bouches-du-Rhône, dans le Vaucluse.

Partout les forces de la Résistance et les troupes alliées font reculer les allemands.

Les Villes et les villages sont libérés et un souffle d’allégresse se répand sur tout le territoire.

Draguignan, la préfecture du Var est libérée par la Résistance le 16 août. Les Américains de la Task Force Butler après avoir libéré Gap le 19, libèrent Grenoble le 22 et par cette manœuvre, tentent de couper la retraite allemande en se rabattant vers Montélimar.

En effet, le 17 août, Hitler ordonne à la 19e armée de retraiter en direction de Châlons-sur Saône par la vallée du Rhône, tout en maintenant les garnisons de Toulon et de Marseille qui doivent résister jusqu’à la dernière cartouche.

Il dira de cette journée « C’est le jour le plus sombre de ma vie ».

L’action de la 11e Panzer-Division arrivant de Carcassonne, protègera avec une certaine efficacité la retraite de la 19e armée du général Wiese.

La 1re Armée française quant à elle, est en charge de libérer Toulon et Marseille.

Ainsi, le 21, après de durs combats, Hyères est libéré par la 1re DMI (ex 1re DFL) tandis que les maquisards du maquis Vallier progressant depuis Collobrières s’emparent de la presqu’île de Giens.

Le général de Lattre va quasiment scinder en deux son armée afin que les deux ports d’importance Toulon et Marseille puissent être libérés simultanément.

Toulon sera libéré à J+11 le 26 août, et Marseille le 28 août, soit 25 jours avant la date prévue. Nice est libéré le 30 août tandis que Lyon sera libéré le 3 septembre.

DRAGOON en chiffres

ALLIES :
• 260 000 soldats français
• 120 000 soldats américains
• 9 000 parachutistes dont 2600 britanniques
• 2 000 avions
• 2 120 navires dont 250 navires de guerre *, 600 de grand transport et
1 270 péniches de débarquement
• 1 600 tués ou disparus, dont 950 français
• 8 200 blessés, dont 3700 français
* 34 bâtiments de guerre de la marine de guerre française

ALLEMANDS :
• 210 000 hommes
• 155 avions
• 48 bâtiments de tous types, y compris 5 sous-marins
• 7 000 tués
• 20 000 blessés
• 58 000 prisonniers

Soldat américain du 7e régiment de la 3e DI US en tenue de débarquement au matin du 15 août 1944 sur RED BEACH

Sous-officier de la prévôté militaire de campagne (Feldgendarmerie) de la Wehrmacht