ÉPISODE 7
LE GROUPE DE COMMANDOS D’AFRIQUE
Contexte
En décembre 1941, immédiatement après l’entrée en guerre des Etats-Unis, la conférence de Washington entre Churchill et Roosevelt définit les bases d’un état-major interallié destiné à conduire les opérations militaires angloaméricaines, notamment celles prévues dans le Nord-Ouest de la France.
En août 1943, la conférence interalliée « Quadrant » à Québec confirme l’hypothèse d’un débarquement dans le Sud de la France, mais celui-ci ne sera définitivement adopté qu’à l’issue de la conférence de Téhéran, fin novembre 1943.
Les deux opérations amphibies prioritaires prévues en France sont baptisées OVERLORD et ANVIL*.
Dessinée par Jean Carlu et imprimée aux Etats-Unis en 1944, l’affiche sera apposée après le débarquement de Normandie. Le marteau du forgeron Siedgehammer (Overlord) broyant le swastika (symbole du parti nazi) sur l’enclume (Anvil), fait allusion aux deux débarquements qui doivent prendre les forces allemandes en tenaille avant de les écraser.
* L’opération sera rebaptisée « DRAGOON » (dans le sens contraint, forcé), à l’initiative de Winston Churchill qui était opposé à un débarquement dans le Sud de la France, préférant une attaque par les Balkans et l’Italie « le ventre mou de l’Europe, » afin de devancer l’Armée rouge en Europe centrale.
De Gaulle et Roosevelt ayant fait le choix de la Provence, Churchill dut, de mauvaise grâce, s’incliner. Dès l’été 1943, dans la perspective de constituer une armée française de libération qui prendra part aux opérations, les américains fournissent l’intégralité des matériels automobiles, des blindés, des équipements, de l’armement individuel et collectif des soldats de l’Armée d’Afrique.
C’est le général Henri Giraud qui a été chargé de donner un nouvel essor à cette armée de libération.
Insigne du Corps Franc d’Afrique (CFA) porté sur son calot de drap bleu foncé par le commandant Bouvet.
Le groupe de commandos d’Afrique
Après la campagne de Tunisie qui s’achève en mai 1943 et à laquelle le Corps Franc d’Afrique a pris une part très active, ce dernier est dissous et ses volontaires doivent choisir entre rejoindre les Français libres ou former une unité de commandos de la taille d’un bataillon, qui sera rattaché à la 3e division d’infanterie algérienne du général de Monsabert. C’est la deuxième option qui est choisie par les hommes et l’unité sera dénommé « Groupe de commandos d’Afrique ».
Créé le 25 juillet à Dupleix près d’Alger, le groupe est placé sous les ordres du Chef de bataillon Georges Régis Bouvet (1902-1976).
Une sélection rigoureuse de quelque 800 hommes, tous volontaires, a permis de constituer trois commandos de choc, un commando d’accompagnement et un commando de commandement.
L’entraînement intensif doit permettre aux hommes d’être rompus à toutes les difficultés des opérations nocturnes et amphibies.
Le Chef de bataillon G.R. Bouvet, figure emblématique et commandant du groupe de commandos d’Afrique.
Dupleix 1943, officiers du GCA, de gauche à droite :
Cdt. Rigaud, Cap. Ducournau, s/Lt. Breichesen, Cap. Roumy, Asp. Goutermanoff (tout à fait derrière en calot bleu foncé), Lt. Bonnard (en calot kaki clair), Lt. Aquilina, Cdt. Bouvet (canne à la main), Lt. Ribère (en calot bleu foncé avec grades sur la cravate), Lt. Bordier (en képi, tenant ses gants dans la main gauche), Lt. Gerber (tout à fait à droite).
Avers et revers du fanion du GCA que présente le commandant Bouvet à ses hommes rassemblés sur la plage de Sidi-Ferruch en décembre 1943.
Au fur et à mesure, les noms des principaux faits d’armes seront rajoutés sur le fanion, brodés à la main en cannetille dorée.
Dans l’ordre : Bizerte (brodé à l’avers pour les anciens du CFA), brodés au revers : Pianosa, Elbe, Le Canadel, Mauvanne, Mont Coudon, Vosges, Belfort (brodé à l’avers), Cernay, Rhin, Forêt Noire.
La devise du GCA « sans pitié » est brodée au revers sur le croissant symbolisant une nef à voile latine ornée d’une étoile chérifienne verte.
Sur la plage, Bouvet a prononcé ce serment à ses hommes : « Ne jamais faiblir, offrir à la Patrie en holocauste : leurs amours, leur honneur, leur vie, leur famille, conduire sans pitié la lutte jusqu’à la destruction de l’ennemi, briser en soi-même la peur et la fatigue, combattre un contre dix s’il est nécessaire, rester encerclés au milieu des lignes en tenant jusqu’à l’arrivée des renforts. En un mot, ne jamais faiblir. »
L’équipement et l’armement des commandos d’Afrique est entièrement fourni par l’allié américain, à l’exception du casque de combat qui est le plus souvent d’origine française, comme ici, un casque Adrian modèle 1926 recouvert d’un filet de camouflage américain.
Ce sera une caractéristique de l’Armée B que de conserver, autant que faire se peut, la coiffure de tradition ou le casque français des différents modèles.
Insignes cousus sur la manche gauche de la chemise américaine en flanelle Olive Drab des commandos d’Afrique.
Le titre d’épaule « commandos » l’une des fabrications brodées algéroises, sera parfois, par précaution, retiré de la tenue de combat, car un ordre d’Adolf Hitler en date du 18 octobre 1942, indiquait que tout commando allié fait prisonnier par les forces allemandes tant en Afrique qu’en Europe, devait immédiatement être exécuté, sans procès, même s’il était porteur d’un uniforme ou s’il s’était rendu de lui-même.
L’écusson FRANCE cousu en dessous est de fabrication américaine.
Le GCA embarque à Alger le 29 décembre 1943 à destination de la Corse et prendra ses quartiers à St Florent.
Commandos du GCA à l’entraînement en Corse
Un entraînement intense se poursuit pour les 700 hommes de Bouvet jusqu’à la nuit du 18 au 19 mars 1944 où, une partie de ces hommes effectue un « coup de main » sur l’ilot de Pianosa.
Une première opération réussie pour le GCA qui ne compte qu’un seul blessé.
Le 16 juin, débute l’opération « BRASSARD » qui vise à s’emparer de l’île d’Elbe, toujours tenue par les allemands et les italiens restés fidèles à Mussolini.
L’opération, également réussie, s’achève le 18 juin par la reddition de la garnison allemande de Porto Longone.
Néanmoins, l’opération « BRASSARD » a coûté 21 tués au GCA.
Quittant l’île d’Elbe, le GCA rejoint la Corse et embarque le 11 juillet à destination de Civitavecchia sur la côte ouest de l’Italie.
Le groupe est ensuite cantonné à Agropoli près de Salerne où il suit, en perspective du futur débarquement en Provence, un entraînement aux opérations amphibie très rigoureux aux côtés de Rangers américains.
Dessin humoristique de Pombo, parodiant la rudesse de l’entrainement des commandos avec leurs rubber boats dans le golfe de Salerne et publié dans la revue « cahiers du 3e groupement de choc » de juillet 1945.
Le GCA dans l’opération « DRAGOON »
Le 12 août le GCA quitte l’Italie pour rejoindre la Corse et prendre ses cantonnements à Propriano.
Entre temps, le commandant Bouvet a été nommé lieutenant-colonel et a pris connaissance de l’ordre de mission dévolu à son unité.
Ordre de mission ultra secret pour le GCA qui constituera la « ROMEO » Force lors du débarquement de Provence.
Le 13 août, en fin d’après-midi, le lieutenant-colonel Bouvet rassemble son groupe à la Punta di Balconcelli dans le golfe de Propriano et annonce à ses hommes qu’ils vont être les premiers à débarquer en France, ce qui suscite chez eux un immense honneur doublé d’un irrépressible élan de joie.
Les commandos rassemblés à la Punta di Balconcelli apprennent de leur chef, le lieutenant-colonel Bouvet, qu’ils seront les premiers à débarquer sur la côte provençale dans la nuit du 14 au 15 août, mais le lieu exact de ce débarquement est toujours tenu secret.
Grenades américaines, corde d’escalade, charge de TNT avec allumeurs à friction, couteau de combat US M3 et casquette en laine Beanie US.
A bord du Prince David qui cingle vers le Nord, immortalisant cet instant historique, des officiers du GCA entourant leur chef, le lieutenant-colonel Bouvet, prennent la pose.
On reconnait entre autres, le sous-lieutenant Guy Bonin, deuxième à gauche assis au premier rang et derrière Bouvet, les deux infirmières de l’équipe Spears, Miss Joan Fryke (infirmière) et Miss Rachel Howell Evans (aideinfirmière) intégrée à l’antenne chirurgicale du médecin lieutenant-colonel Vernier, spécialement rattachée à la ROMEO force pour le débarquement.
A bord des trois navires, les hommes du GCA sont prêts pour la grande aventure, celle pour laquelle ils se sont engagés ; débarquer et libérer la France.
Chacun vérifie son armement et ses équipements, mais la tension est palpable, aucun n’y échappe.
La mission qui est dévolue au groupe, ils en sont conscients, est une mission à haut risque et ils en sont très fiers.
La nuit est noire et sans lune, lorsqu’à 22 heures, les trois navires mettent en panne à 11 milles de la côte provençale.
Selon un plan bien établi et mainte fois répété, chaque commando se rend à son point de transbordement et prend place dans l’un des LCA.
Le capitaine Ducournau, dont la mission est de s’emparer du cap Nègre, embarque avec ses 74 hommes dans deux LCA qui seront remorqués par deux vedettes lance-torpilles US Patrol Torpédo 208 et 210 beaucoup plus rapides que les LCA.
Chaque LCA prend également en remorque un rubber boat. Chaque LCA transporte 28 hommes et chaque rubber boat en emporte 10.
Parvenus à 3 milles de la côte, Ducournau et ses hommes se répartissent dans les deux LCA et les deux rubber boat.
Secteur de la « ROMEO » Force du lieutenant-colonel Bouvet, nuit du 14 au 15 août 1944.
Le glissement à l’Ouest de toute la « ROMEO » à cause d’une erreur de navigation va avoir des conséquences sur le déroulement des différentes missions des commandos.
Capt. Ducournau et S-Lt. Jeannerot filent vers le Cap Nègre :
Mission : à 0h30, débarquer à la pointe du cap, s’infiltrer dans les défenses allemandes du promontoire rocheux, détruire la batterie de canons, s’emparer des ouvrages bétonnés qui bordent les plages de Cavalière et de Pramousquier et contrôler la route 559 venant du Lavandou.
Dans la nuit noire les deux LCA se perdent de vue et seul Ducournau parvient à la pointe du Cap Nègre à 0h45, où il débarque avec ses 34 hommes.
Le sous-lieutenant Jeannerot va débarquer avec ses hommes à 0h40 dans les rochers près d’Aiguebelle.
S’apercevant de l’erreur de navigation des marins canadiens et étant totalement isolé au milieu du dispositif allemand, il décide de s’enfoncer dans le maquis afin de les contourner afin de rejoindre son capitaine sur le Cap Nègre.
Il lui faudra la journée entière et plusieurs accrochages avec les allemands pour rejoindre à 19h30 le PC Ducournau au Cap Nègre.
A/C Texier et ses 19 hommes de l’équipe spéciale du 1er commando, avec deux rubber boats :
Mission : à 0h30, débarquer à l’extrémité Ouest de la plage du Rayol, réduire les défenses qui s’y trouveraient, s’infiltrer ensuite jusqu’à la route nationale 559 et établir un barrage pour empêcher les allemands d’utiliser cette route et tenir la position.
En réalité, Texier va débarquer à 0h30 beaucoup plus à l’Ouest, sur la face Est à 200 mètres de la pointe du Cap Nègre et durant l’escalade de la paroi abrupte, repérés par les allemands, lui et son équipe vont subir un jet de grenades.
Texier sera le premier soldat français débarqué et le premier tué de l’opération « DRAGOON ».
S/C Dubellocq et ses hommes de la deuxième équipe spéciale du 1er commando, avec deux rubber boats :
Mission : à 0h30, débarquer à l’extrémité est de la plage du Rayol, réduire les défenses qui s’y trouveraient, s’infiltrer ensuite en suivant la voie de chemin de fer jusqu’au tunnel du Rayol et tenir la position en attendant que l’antenne médicale, une fois débarquée, puisse l’occuper.
En réalité, Dubellocq et ses hommes vont débarquer à 0h35 plus à l’Ouest, à l’extrémité Est de la baie du Canadel. Remontant vers la voie de chemin de fer, et pensant le tunnel sur leur gauche, ils vont se diriger vers le Canadel et être accrochés par les allemands cantonnés à la villa Koechlin.
Sortant victorieux de l’accrochage, ils vont progresser vers le Canadel mais, bien entendu, ils ne trouveront jamais le tunnel qu’ils ont laissé derrière eux.
Cdt. Rigaud et Lt. AV-(S) Johnson de l’US Navy, à bord d’un surf-boat électrique amené à 700 mètres du rivage par un LCA :
Mission : à partir de 0h30, s’approcher de la côte, repérer la plage du Rayol et sans débarquer, en se maintenant à une distance de 500 mètres du rivage, envoyer des signaux lumineux vers le large avec une torche électrique à filtre bleu.
Ayant repéré la plage du Rayol, Rigaud et Johnson émettrons bien les signaux lumineux, mais ceux-ci ne seront jamais vu par les LCA transportant le gros des commandos de la « ROMEO » Force du lieutenant-colonel Bouvet.
Le Lt. AV-(S) Johnson estimera que le filtre bleu n’avait pas permis aux signaux, du fait de la légère brume, d’être vus depuis le large et qu’un filtre vert aurait été sans doute plus efficace.
Lt.-col. Bouvet et ses 600 hommes à bord des LCA, LCM et rubber boats :
Mission : à 1h30, débarquer sur la plage du Rayol avec hommes et matériels et s’infiltrer dans le dispositif allemand en traversant la voie de chemin de fer pour remonter jusqu’au village.
Basculer sur la gauche en direction du Canadel en liquidant les défenses allemandes.
Contrôler la voie de chemin de fer et la route nationale 559. S’emparer du Canadel, contrôler la route du col du Canadel, pousser un commando vers la Môle et un autre vers le Cap Nègre pour nettoyer le secteur et bloquer la route 559 venant du Lavandou.
Etablir le PC du GCA au mont Biscarre qui domine de ses 461 mètres les baies du Canadel et de Cavalière.
En réalité, victimes de la dérive générale de la « ROMEO » Force, Bouvet et ses hommes vont débarquer sur la plage du Canadel à 1h53.
Par chance, la plage n’avait pas été minée, alors que celle du Rayol l’avait été l’après-midi du 14.
Les commandos s’infiltrent immédiatement dans le dispositif allemand, rapidement débordé.
Le PC au mont Biscarre est en place à 4h30.
Au petit matin, le Canadel est totalement nettoyé et à 10h00, le 3e commando est en passe de basculer sur la Môle pour contrôler le carrefour formé par la départementale 27 et la route nationale 98.
Le 2e commando contrôle le village du Rayol et a pénétré au Domaine Potez sans un coup de feu ; les soldats arméniens ayant exécuté les deux sousofficiers allemands qui les commandaient, avant de se rendre sans combattre.
En milieu de matinée, les combats au Cap Nègre s’achèvent par la victoire des commandos.
Les prisonniers allemands sont nombreux car, s’ils n’ont pas été blessés ou tués, peu d’entre-eux ont réussi à s’échapper vers le Lavandou.
A 11h30, une contre-attaque allemande venant de Cavalière parvient aux abords du Cap Nègre, mais elle est repoussée par les commandos, appuyés par les tirs du croiseur lourd USS Augusta.
Vers 18h00, les premiers chars américains du 756th Tank Battalion, débarqués le matin dans la baie de Cavalaire, parviennent au col du Cap Nègre.
Le débarquement du premier élément français sur le sol de Provence a réussi.
Les commandos ont 12 tués et une cinquantaine de blessés, tandis que le bataillon allemand a perdu une soixantaine de tués, autant de blessés et environ 400 prisonniers.
Bouvet est satisfait de ses commandos, car ils ont su remplir leur mission indépendamment d’un plan initial minutieux, presque totalement bouleversé.
























